Un pont vivant entre l’Afrique et l’Occident.
Tout commence par un départ. À 12 ans, son père prend une décision fondatrice : envoyer Moukaram Alao en France pour poursuivre ses études. « Mes parents avaient cette conviction très forte : l’éducation est le plus bel héritage que l’on puisse transmettre ». Une philosophie ancrée dans la culture yoruba, où l’esprit d’entreprendre et l’autonomie priment. « Au départ, je n’en étais pas si heureux mais j’ai compris plus tard qu’ils me faisaient un cadeau ». L’arrivée en région parisienne, à La Garenne-Colombes, est un choc. Climatique d’abord. Culturel ensuite. « J’avais un fort accent, mes camarades se moquaient de moi ». Mais très vite, une autre réalité s’impose : celle de l’adaptation. Avec le soutien d’un professeur de français mis à disposition par l’UNESCO, il apprend, progresse, s’ancre et devient un excellent élève, notamment en maths.
Du plafond de verre à l’appel du continent
Son parcours débute dans la banque, presque par opportunité. Après un DUT de gestion, il rejoint le Crédit Maritime en 1988. Il y apprend les fondamentaux, complète sa formation, évolue vers des fonctions techniques puis managériales. Mais malgré une progression solide, un plafond de verre apparaît. En 1997, il fait le choix de rentrer au Bénin. Un retour aux sources, mais aussi une prise de risque. C’est là qu’il croise le chemin du fondateur d’Ecobank. « Nous sommes en plein développement, nous aurons besoin de toi, me dit-il », raconte Moukaram Alao qui accepte, malgré une baisse de salaire. Par intuition. Par conviction aussi.
Ecobank, une vision avant tout
Lorsqu’il rejoint Ecobank en 1999, le groupe est encore en construction. Mais l’ambition est claire : bâtir une banque panafricaine, capable d’accompagner le développement du continent. Moukaram Alao y évolue rapidement : directeur du crédit puis des grandes entreprises. Une progression marquée par une connaissance fine des économies locales et une capacité à naviguer entre différents environnements, « car il n’y a pas une Afrique, mais plusieurs pays aux cultures très différentes ».
Un détour par Citibank au Gabon lui offre une autre école : celle de la rigueur, des process, d’un système international normé. « C’était le graal, mais aussi un cadre plus contraint ». Il revient chez Ecobank en 2007, cette fois pour prendre la direction générale au Niger. Puis en Guinée, où il dirige jusqu’à 400 collaborateurs. Partout, le même objectif : structurer, développer, révéler le potentiel.
Développer, accompagner, transformer
Au fil des années, une conviction s’affirme : la banque ne peut être seulement un acteur financier. Elle doit être un levier de transformation. Chez Ecobank, cela se traduit par des initiatives concrètes. À l’instar du programme “Ellever”, lancé en 2020, pour soutenir l’entrepreneuriat féminin en Afrique : accès facilité au financement, conditions adaptées, mentorat. « Nous devons réduire les inégalités et accompagner celles qui créent de la valeur au quotidien ». Présent aujourd’hui dans 33 pays, Ecobank s’impose comme le premier groupe bancaire panafricain. Une présence qui permet de penser le continent non comme un bloc, mais comme une mosaïque de marchés, chacun avec ses spécificités.
Paris, comme un point d’équilibre
En 2021, une nouvelle étape s’ouvre : la direction d’Ecobank International, basée à Paris. Une entité stratégique, au cœur des flux entre l’Afrique et le reste du monde. « Nous sommes une plateforme. Un point de passage. Un facilitateur ». Ici, pas de banque de détail. Mais une expertise pointue au service des grandes entreprises et des institutions financières : cash management, trade finance, opérations de change… Ecobank International agit comme une chambre de compensation, capable d’opérer sur 53 devises. Un rôle clé : fluidifier les échanges, sécuriser les transactions, accompagner les investissements. En d’autres termes, rendre possible ce lien entre continents.
Une double culture comme boussole
Dans cet environnement complexe, sa force réside sans doute dans sa double culture. « Ecobank est une banque profondément cosmopolite. Il faut savoir composer, comprendre, ajuster ». Cette capacité à naviguer entre les codes, les attentes, les visions du monde devient un atout stratégique. Elle permet d’arbitrer, de décider, de rassembler. Et surtout, de rester fidèle à une ligne : faire dialoguer les économies plutôt que les opposer. Pour Moukaram Alao, la question ne se pose même plus : oui, la finance est un levier de transformation. Mais à une condition : « on ne peut plus financer sans penser à l’impact ». Depuis plusieurs années, Ecobank intègre pleinement les enjeux ESG dans ses décisions. Environnement, inclusion, développement durable : autant de critères devenus structurants.
L’art de l’équilibre
Derrière le dirigeant, il y a aussi un homme passionné de théâtre, amateur de bonnes tables et surtout en mouvement. Littéralement. Chaque jour, ou presque, il court. Dix kilomètres, souvent dans le bois de Boulogne. Une discipline, un rituel. Et une manière de garder l’équilibre. Car la vie de Moukaram Alao est aussi une histoire familiale, faite de déplacements, d’adaptations, de choix. Aujourd’hui, ses enfants poursuivent leur propre chemin, entre l’Espagne et l’Angleterre. « Finalement, j’ai transmis ce que j’ai moi-même reçu : la capacité à s’ouvrir au monde ».