Coumba Dioukhané

Coumba Dioukhané : « Je me considère comme une ambassadrice entre les mondes »

Née à Dakar, ayant fait ses études supérieures en France, passée par l’enseignement, la politique puis le conseil, Coumba Dioukhané a construit son parcours à la croisée des cultures. À la tête de Global View, elle accompagne aujourd’hui dirigeants, institutions et investisseurs entre l’Afrique et l’Europe. Une trajectoire guidée par une conviction : celle que la compréhension mutuelle est la clé de toute réussite.

LE LUNDI 11 MAI 2026

Votre parcours est profondément ancré entre deux continents. Que retenez-vous de vos premières années à Dakar ?

Je suis née et j’ai grandi à Dakar, où j’ai fait toute ma scolarité. J’ai eu la chance d’être très bien entourée. D’abord, par mon père, un homme politique qui a toujours placé sa famille au cœur de sa vie et bien sûr, par ma mère, institutrice qui m’a transmis très tôt le goût de l’apprentissage. J’ai aussi été marquée par mon passage à la Maison d’éducation de l’Ordre national du Lion, un internat inspiré de la Légion d’honneur, fondé par Madame Senghor. C’était une école très exigeante, où l’on ne formait pas seulement des élèves, mais des femmes. Nous avions des cours de couture, de cuisine, nous apprenions la discipline, la tenue, le sens de l’engagement. Cette expérience m’a profondément structurée. Chaque étape de ma scolarité m’a formée, bien au-delà des enseignements académiques.

À 19 ans, vous rejoignez la France. Comment avez-vous vécu ce changement ?

Je suis arrivée en France pour poursuivre mes études à la faculté puis à l’IAE de Caen. C’était une nouvelle étape, une autre culture, un autre rythme. J’ai ensuite été enseignante pendant dix-sept ans à Évreux. Ce n’était pas mon ambition initiale, je me destinais plutôt aux relations internationales. Reste que l’enseignement m’a énormément appris : la transmission, la prise de parole, la psychologie humaine. Des compétences qui me servent encore aujourd’hui.

Justement, comment passe-t-on de l’enseignement à l’engagement politique ?

Quand on vient d’Afrique, on porte en soi une responsabilité : celle de s’engager. En 2001, Jean-Louis Debré m’a proposé de rejoindre son équipe à Évreux. Il souhaitait s’entourer de profils représentatifs de la société. Cette rencontre a été déterminante. Il est devenu une figure clé dans mon parcours, un véritable mentor. Il m’a appris les codes, les exigences, et surtout l’importance de ne jamais perdre son ancrage professionnel. J’ai exercé des mandats pendant près de vingt ans, à l’échelle locale et régionale, tout en poursuivant mon activité. Cette double expérience m’a permis de comprendre en profondeur les enjeux politiques, économiques et sociaux.

À quel moment avez-vous pris conscience de votre rôle de passerelle entre l’Afrique et la France ?

Sans doute lors de mon passage au Quai d’Orsay, à partir de 2007. Première Africaine à être nommée dans un cabinet ministériel en France, je suis devenue, presque naturellement, un point de contact pour de nombreux acteurs africains souhaitant comprendre ou accéder à certains interlocuteurs. C’est là que j’ai pleinement pris conscience de ma position : entre deux cultures, deux systèmes de pensée, deux réalités. Je comprenais les codes des deux côtés, mais surtout les incompréhensions. Et j’ai réalisé que je pouvais jouer un rôle utile : traduire, expliquer, rapprocher. 

Cette double lecture est-elle aujourd’hui votre principal atout ?

Absolument. Elle me permet de décrypter les situations, d’anticiper les malentendus, de rétablir du sens. Très souvent, les incompréhensions ne viennent pas d’un désaccord profond, mais d’une mauvaise interprétation. Comprendre un pays, ce n’est pas seulement en connaître les chiffres ou les institutions. C’est en saisir la culture, les codes, les sensibilités. Et cela, on ne l’apprend pas dans les livres. 

Après la politique, vous vous tournez vers le conseil. Qu’est-ce qui guide ce choix ?

À un moment, j’ai ressenti le besoin de revenir à l’essentiel. La politique avait évolué, les attentes aussi. J’avais envie de me consacrer pleinement à mon activité professionnelle. Bien que j’aie continué la politique jusqu’en 2020, j’ai créé Global View Africa dès 2011. L’idée était simple : mettre mon expérience -de l’enseignement, de la politique, du terrain - au service des dirigeants, des institutions et des investisseurs. Aujourd’hui, nous  sommes présents dans plusieurs pays et continents, de la France à l’Afrique en passant par Dubaï où nous faisons le lien entre les Emirats et l’Afrique.

Quelle est aujourd’hui la mission de Global View ?

Nous sommes un cabinet de conseil et d’influence qui accompagnons des États, des entreprises et des organisations dans leur stratégie de positionnement à l’international. Cela passe par la communication stratégique, les relations publiques, le plaidoyer, mais aussi la promotion des investissements. Notre rôle est d’analyser, de comprendre, puis de traduire. Nous aidons nos clients à s’inscrire dans le bon écosystème, à identifier les bonnes opportunités, à construire des relations durables. Nous travaillons autant avec des acteurs africains souhaitant se développer à l’international qu’avec des entreprises européennes désireuses d’investir en Afrique. Et dans les deux cas, la clé reste la même : comprendre le terrain.

Comment décririez-vous la dynamique de l’Afrique ?

L’Afrique a profondément changé. Elle est consciente de ses ressources, de son potentiel, notamment démographique. C’est le continent le plus jeune du monde, avec une énergie et une capacité d’innovation remarquables. Aujourd’hui, elle n’est plus en demande d’investisseurs, elle choisit ses partenaires. Les nouvelles générations de dirigeants sont jeunes, ouvertes, exigeantes, et très lucides sur les enjeux. Mais il reste essentiel d’adapter les projets aux réalités locales. On ne peut pas arriver avec des solutions standardisées. Chaque pays, chaque région a ses spécificités.

Vous êtes également engagée sur les sujets d’entrepreneuriat féminin. Pourquoi est-ce un enjeu central ?

Parce que les femmes ont toujours été des piliers, notamment en Afrique. Elles ont porté les foyers, les économies locales, souvent dans l’ombre. Aujourd’hui, elles prennent pleinement leur place dans l’économie formelle, dans les instances de décision. Les progrès sont réels, mais il reste encore des freins, notamment culturels. Le principal combat, c’est la confiance. Croire en soi, oser, ne pas s’autocensurer. Comme me le disait mon père : il ne faut pas “singer”, il faut rester soi-même, sans complexe.

Quel conseil donneriez-vous à une jeune femme qui souhaite s’imposer aujourd’hui ?

Croire en elle, avant tout. Enlever les barrières qu’elle s’impose parfois elle-même. Et ne jamais baisser la tête. Le reste s’apprend, se construit. Mais la confiance en soi est fondamentale.

Pourquoi avez-vous choisi d’être Membre Parnasse ?

Le fait d’être Membre m’apporte une vraie liberté. Surtout lors de mes nombreux voyages. Et puis, j’y rencontre grâce au Cercle et aux Moments d’exception des personnes aux parcours très intéressants et très humaines. 

Quel rôle souhaitez-vous continuer à jouer dans les années à venir ?

Je me considère comme une ambassadrice du monde. Ce qui m’anime, c’est l’humain, la rencontre, la compréhension des cultures. J’ai eu la chance d’apprendre de plusieurs univers. Aujourd’hui, mon rôle est de faire dialoguer ces mondes, de créer des passerelles, et de contribuer, à ma manière, à une meilleure compréhension globale. Parce qu’au fond, tout commence toujours par cela : se comprendre.

Voir aussi